« 1 mot / 3 minutes 33 » est une série de vignettes radiophoniques. Elle est consacrée à des mots couramment utilisés dans le champ politique qui sont à l’origine de malentendus quand on oublie de les définir. Il s’agit d’un anti-glossaire, dans le sens où il ne propose pas de définitions normatives, mais tente d’éclairer les différentes acceptions de chaque mot pour le faire sortir de l’ambiguïté. Chaque article n’engage que son auteur-e et ne représente pas nécessairement la position de tous les membres de l’association.

Le peuple

Le mot « peuple » n’est pas seulement l’un des plus courants du langage politique. C’est aussi l’un des plus équivoques. En effet, on retrouve la racine grecque dêmos (le peuple) dans le mot « démocratie » et la racine latine populus (le peuple) dans le mot « populisme ». L’entité collective qu’on nomme « le peuple » est-elle donc la dépositaire du pouvoir politique, comme le veut la démocratie, ou au contraire la masse de ceux qui en seraient exclus – comme le prétend le populisme ? L’objet de cet anti-glossaire n’est pas de trancher cette question, mais de lui en substituer une autre : « parle-t-on dans les deux cas du même peuple » ?

On peut définir le peuple selon différents critères :

  1. selon un critère républicain, le peuple est l’ensemble des citoyens amenés à se prononcer au sujet des affaires publiques sur un territoire donné. Il est possible de s’interroger sur le périmètre de la citoyenneté, dans le souci, par exemple, d’intégrer d’une façon ou d’une autre ceux qui sont exclus du droit de vote en raison de leur âge ou de leur nationalité, mais cette définition a le mérite de reposer sur des éléments objectivables.

  1. selon un critère national, le peuple est une communauté culturelle, dotée d’une identité à laquelle on attribue parfois des composantes ethniques et/ou religieuses. C’est par exemple le « peuple français » que des responsables politiques vont opposer, selon les circonstances, à tel ou tel autre peuple. Cette définition est problématique car elle donne l’illusion que la communauté nationale est un bloc monolithique, à la fois homogène et invariable, alors qu’elle est socialement et culturellement diverse, et qu’elle n’a jamais cessé de se transformer au fil des mutations économiques et des mouvements migratoires.

  2. selon un critère social, enfin, le peuple représente les catégories populaires. La classe ouvrière, la classe moyenne, enfin… la classe moyenne inférieure, enfin… Disons qu’il se définit surtout négativement, par opposition à l’élite. Le peuple, selon cette définition, regroupe l’ensemble des individus privés du pouvoir politique et économique. Cette dichotomie peuple/élite a le mérite de mettre en lumière des rapports de domination incontestables et des inégalités que les structures sociales tendent à reproduire, mais elle appelle des objections d’ordre méthodologique : d’abord, sur quels critères repose-t-elle ? Le revenu mensuel ? Le niveau de formation ? La situation géographique ? Une combinaison des trois ? Ensuite, où se situe exactement la ligne de fracture entre les deux catégories ? Une telle ligne de fracture n’est-elle pas nécessairement arbitraire ? Enfin, peut-on prêter un discours, une volonté, voire des vertus

    à une entité collective qui a des millions de visages sans se rendre coupable d’un biais d’intentionnalité ?

La question n’est pas de savoir s’il existe une identité nationale ou des inégalités sociales, mais de savoir si la notion de peuple est opérationnelle pour analyser ces phénomènes. Or, parce que leur contour est impossible à dessiner, le peuple (dans sa version nationale) comme le peuple (dans sa version sociale) ressemblent beaucoup à des mythes, à des chimères politiques qui incitent à diviser le monde entre un « Eux » et un « Nous » et à rechercher l’unité dans la haine d’un ennemi commun plutôt que dans une adhésion à des principes. Il serait donc souhaitable que les populistes qui brandissent l’étendard de la démocratie pour défendre les intérêts du « peuple » soient en mesure d’expliquer en toutes circonstances qui fait partie du peuple en question, qui n’en fait pas partie et pourquoi.